Sacrés Chefs, Voyage fabuleux au cœur des plus grandes cuisines françaises

La gastronomie est-elle devenue l’objet privilégié de toutes les convoitises, de toutes les appropriations ? Émissions de radio et de télévision, longs métrages ou dessins animés, blogs culinaires, recettes tiktok, cours de cuisine en ligne, fictions ou autofictions littéraires, performances et installations, expositions des arts de la table, banquets et festins sur scène…. Autoproclamée 9e art, la Bande dessinée s’est emparée, le plus souvent avec bonheur, de l’univers des gastronomes, des chefs cuisiniers et des restaurants, de l’art du bien manger et du bien boire. La Bande Dessinée Sacrés Chefs nous plonge dans ce monde merveilleux…

On citera en vrac les merveilleux volumes du manga « Les gouttes de Dieu », la cuisine d’Alain Passard croquée par Christophe Blain, la délicieuse et libre adaptation de « La Passion de Dodin-Bouffant », grand classique de la littérature gastronomique, la plus contestable et contesté « Guerre des étoilés » ou encore le voyage au cœur des terroirs avec le chef Yves Camdeborde (Frères de terroirs), sans oublier le magnifique exercice de transmission et de savoir-faire croisés des « ignorants » d’Étienne Davodeau  jusqu’à notre récent coup de cœur « Comme un chef, une autobiographie culinaire» qui narre avec intelligence, saveurs et humour – admirables dessins d’Aurélia Aurita – l’éblouissement puis l’apprentissage de la cuisine par Benoit Peeters.

L’album Sacrés Chefs, édité chez Flammarion, emprunte un chemin classique et didactique pour nous offrir une plongée dans le monde enchanteur des chefs étoilés et de la gastronomie de haut vol. Malgré une narration peu convaincante – Guillaume, novice dans le milieu de la critique culinaire, n’a aucune difficulté à rencontrer les grands noms de la gastronomie française toujours très disponibles – le monde qu’il découvre semble aussi enchanteur qu’un conte de fée. Un jeune critique qui de surcroit trouve presque instantanément son style d’écriture et convainc aisément tout son monde. Néanmoins, porté par les dessins entrainants de Fanny Briant, le lecteur accompagne volontiers le jeune Guillaume, stagiaire au sein du magazine de critique gastronomique de son grand-père, à la rencontre de 8 chefs de renoms, tous membres fondateurs du Collège Culinaire de France : Alain Ducasse, Alain Dutournier, Michel Guérard, Anne-Sophie Pic, Laurent Petit, Gilles Goujon, Arnaud Donckele et Guy Savoy.

Chaque chapitre de cette agréable odyssée culinaire est consacré à un chef qui ouvre les portes de son institution à Guillaume pour lui détailler son histoire, son parcours et lui faire partager son amour de la gastronomie. A chaque rencontre, le jeune critique se voit offrir une dégustation du ou des « plats signatures » du cuisinier voire même d’entrer dans les cuisines du maître pour découvrir les techniques et apprécier la philosophie et les engagements de chacun. On suit par ailleurs les réflexions personnelles du jeune critique qui tente de rattacher avec humour et malice ses découvertes à son quotidien.

Passion du goût, philosophie de la nature et du terroir

Guillaume à la découverte des produits du terroir d'Annecy auprès du chef Laurent Petit. Sacrés Chefs, page 130-131

En suivant les pérégrinations de Guillaume, le lecteur découvre l’engagement de chaque chef dans la recherche du bon produit, de saison, respectueux de la planète, de son producteur et de son consommateur. A leur manière, chacun est engagé pour défendre les richesses d’un terroir – les pays producteurs de café et de cacao (Ethiopie, Yémen) pour Alain Ducasse notamment, les Landes pour Michel Guérard, ambassadeur de la cuisine santé avec son école tournée vers la diététique, la région d’Annecy chez Laurent Petit, celle de Narbonne pour Gilles Goujon ou encore le littoral tropézien sublimé par Arnaud Donckele.

Les parcours des chefs nous font comprendre leur amour du produit et leur supplément d’âme qui compose leur cuisine. Pour tous, le pari d’une gastronomie engagée qu’ils incarnent est de miser sur des produits humbles qui n’en sont pas moins exceptionnels et de démocratiser le bien manger.

L’art et la littérature au cœur des inspirations culinaires de Sacrés Chefs

Guillaume chez la cheffe Anne-Sophie Pic. Sacrés Chefs, page 118-119

Avec l’écriture, la littérature occupe une grande place dans le fabuleux voyage de Guillaume. En effet, à chaque chef est associé une citation, d’un auteur ou d’une personnalité qui ont une appétence pour les univers de la gastronomie : Claude-Levi-Strauss, anthropologue de l’alimentation, dont une citation* est légèrement aménagée pour Alain Ducasse. Guy de Maupassant, bon vivant passionné et défenseur chauvin de la cuisine de sa Normandie natale ouvre le chapitre consacré à Alain Dutournier. Hippocrate est naturellement associé à Michel Guérard, Muriel Barbery à Anne-Sophie Pic. Roger Fournier pour Laurent Petit. On apprécie que Gilles Goujon et Guy Savoy citent ensemble Colette. Et enfin le chapitre qui présente Arnaud Donckele débute par une entêtante citation de Sophia Loren « L’ingrédient le plus indispensable de toute bonne cuisine maison : l’amour (envers ceux) pour qui vous cuisinez »

En toile de fond, notre héros tombe amoureux d’une jeune femme particulièrement érudite lorsqu’il s’agit de croiser littérature et cuisine. Lorsqu’on la découvre lisant Cyrano on sourit en se remémorant que le surnom d’Alain Dutournier est le « Cyrano des fourneaux ». On tente de retrouver les scènes truculentes et gourmandes du théâtre rostandien où la nourriture est un thème essentiel. Souvenons-nous de Cyrano où manger est aussi important qu’aimer, bien parler ou se battre. Elle lit Marcel Pagnol ou Colette, deux auteurs qui ont savamment distillé dans leurs ouvrages un gout prononcé la cuisine et les tourments de la bonne chère.

Sacrés Chefs, une illustration au service du voyage

Guillaume à la rencontre d'Alain Dutournier. Sacrés Chefs, page 50-51

Les dessins de Fanny Briant aspirent et emportent littéralement lecteur dans les tourbillons de saveurs qui enivrent les papilles (et pas seulement) du jeune Guillaume. Les couleurs surgissent et envahissent les doubles pages puis elles se retirent pour laisser la place à de sobres esquisses en noir et blanc.

Un bel album pour tous les appétits, de 7 à au moins 77 ans, servi par un coup de crayon pétillant dont les pages se dégustent par petites bouchées.

*« Il ne suffit pas qu’un aliment soit bon à manger, encore faut-il qu’il soit bon à penser ». Claude Lévi-Strauss

Les gouttes de Dieu, 40 volumes, Glénat 2008
En cuisine avec Alain Passard, Christophe Blain, Gallimard, 2011
La Passion de Dodin-Bouffant, Mathieu Burniat, Dargaud, 2014
La guerre des étoilés, Aymeric Mantoux, Emmanuel Rubin, Marco Paulo, 12bis, 2011
Frères de terroirs, Yves Camdeborde, Jacques Ferrandez, Rue de Sèvres, 2014
Les ignorants, Étienne Davodeau, Futuropolis, 2011
Comme un chef, Benoît Peeters et Aurélia Aurita, Casterman écritures, 2018

Laisser un commentaire